Les outils et les gestes
Le marteau menqach, l’enclume, le gabarit : comment une pièce sort d’un carreau, et pourquoi son dos est taillé en biseau.
Dans cette leçon, vous allez
- Nommer les outils attestés du tailleur et leur usage.
- Décrire les étapes de la taille, de l’incision à la finition.
- Expliquer le rôle du biseau au dos de chaque pièce.
Un carreau émaillé de dix centimètres n’est encore qu’une matière première. Pour en tirer une étoile, une croix ou une amande, il faut des outils simples et des années de pratique. Le zellige se taille à la main, et il ne se taille qu’à la main : aucune machine n’obtient le biseau et l’ajustage qui font sa qualité.
Les métiers de la taille
Le vocabulaire des ateliers de Fès distingue plusieurs spécialistes. Le nqaach (ou neqqach) est le tailleur : il découpe les pièces. Le finisseur reprend chaque pièce pour en régler les bords et le dos. Le fraach est le poseur, celui qui « étale » les pièces au sol pour composer le panneau. Au-dessus d’eux, le maâlem conçoit le motif et décide de la commande des pièces : combien de chaque forme, dans quelle couleur.
Le linguiste Chakib Hoummad, qui a étudié ce vocabulaire auprès des artisans, appelle la taille tteksir (de kassara, « briser ») et la finition khellas. Les noms varient d’un atelier à l’autre : nous ne donnons ici que ceux que les sources attestent.
Les outils
Le menqach. C’est l’outil emblématique : un lourd marteau à tête biseautée et tranchante. Hoummad relève le mot sous la forme [mnqāš], « lourds marteaux ». Le tailleur ne frappe pas fort ; il multiplie de petits coups précis le long du tracé.
L’enclume. Le tailleur travaille contre une enclume dont la partie active est une langue d’acier, sur laquelle il appuie le bord du carreau. Pour la finition, les ateliers emploient une enclume à langue de terre cuite, plus douce pour l’émail.
Le gabarit. Chaque forme a son patron. Le tailleur le pose sur la face émaillée et en reporte le contour. Un atelier possède des dizaines de gabarits, autant que de formes de pièces ; les chercheurs en ont recensé quelque 360.
La règle et le compas. Ils appartiennent au maâlem plutôt qu’au tailleur : c’est avec eux que le motif est tracé, comme nous le verrons dans la leçon suivante.
La taille, pas à pas
- Le report. Le tailleur pose le gabarit sur la face émaillée et en marque le contour.
- L’incision. Il appuie le carreau sur la langue d’acier de l’enclume et frappe le long du tracé avec le menqach. Les coups attaquent depuis la face émaillée, pour que l’émail ne saute pas.
- Le détachement. La terre cède le long de l’incision ; la pièce se détache, encore grossière.
- La finition. Le finisseur reprend la pièce sur l’enclume à langue de terre cuite. Il règle les bords et, surtout, il biseaute le dos.
Un tailleur expérimenté produit plusieurs centaines de pièces simples par jour. Le quotidien marocain Le360 parle d’un millier ; Louis Werner, plus prudent, notait en 2001 qu’environ quatre-vingts pièces d’entrelacs complexes faisaient une bonne journée.
Le secret du biseau
Vue de côté, une pièce de zellige n’est pas un prisme droit. Elle est plus étroite au dos qu’en surface : un tronc de pyramide. Ce biseau a deux fonctions. Côté émail, les pièces se touchent presque arête contre arête, et le joint visible devient très fin, un à deux millimètres dans un travail soigné. Côté terre, il laisse un vide en forme de V, où le mortier coule et ancre chaque pièce dans le panneau.
- L’émail : les arêtes se touchent presque, le joint visible mesure un à deux millimètres.
- Le corps en terre cuite, biseauté au dos.
- Le mortier remplit les vides en V et ancre chaque pièce.
C’est aussi ce qui permet de reconnaître un zellige taillé : retournez une pièce, et vous verrez ses flancs obliques, marqués par les coups.
La variante tétouanaise
À Tétouan, la logique est inversée : les pièces sont taillées dans la terre crue, avant la cuisson. La taille est plus facile, mais la pièce peut se déformer au four. L’émail obtenu est plus dur, les couleurs un peu moins vives, et les joints moins serrés qu’à Fès. Ni meilleure ni moins bonne, c’est une autre tradition, d’origine andalouse.
À retenir
- Le tailleur (nqaach) reporte un gabarit sur la face émaillée, puis taille au menqach, un lourd marteau à tête biseautée.
- La pièce est incisée contre la langue d’acier d’une enclume, puis détachée.
- Un finisseur biseaute le dos : la pièce devient un tronc de pyramide, et seules les arêtes émaillées se touchent.
- Un tailleur expérimenté découpe plusieurs centaines de pièces simples par jour, jusqu’à un millier selon certaines sources.
À regarder
Des films choisis pour cette leçon. Rien ne se charge avant votre clic.
Why Moroccan Zellige Tiles Are So Expensive | So Expensive | Business Insider Vidéo : Business Insider Regardez les mains du tailleur : le carreau tenu à plat sur l’enclume, les petits coups secs du marteau le long du gabarit, puis les éclats qui tombent. En anglais, sous-titres automatiques disponibles.
Porteurs de flambeaux - Zellige de Tétouan Vidéo : Bureau de l'UNESCO pour le Maghreb À Tétouan, le geste est le même mais la pièce est taillée avant la cuisson. Le maâlem Mohamed El Messal transmet le métier à ses apprentis.
Sources
- Chakib Hoummad (2018), Le technolecte du zellige au Maroc.
- Louis Werner (2001), Zillij in Fez.
- André Paccard (1979), Le Maroc et l’artisanat traditionnel islamique dans l’architecture.