L’argile, le four et l’émail
De l’argile grise des collines de Fès aux deux cuissons et aux émaux colorés par le cuivre et les minerais.
Dans cette leçon, vous allez
- Décrire la préparation de l’argile et le moulage du carreau-mère.
- Expliquer pourquoi le zellige passe deux fois au four.
- Associer les couleurs traditionnelles à leur origine.
Tout commence par une terre. Avant d’être une géométrie, le zellige est une céramique, et ses qualités, comme ses défauts, se décident bien avant que le tailleur ne prenne son marteau.
L’argile grise de Fès
Les ateliers de Fès travaillent une argile grise extraite des collines voisines, autour du Jebel Ben Jelliq. C’est une argile du Miocène, riche en illite et en kaolinite, avec un peu de calcaire. Les maâlems la tiennent pour la seule qui convienne au vrai zellige : elle se moule bien, sèche sans trop se déformer et supporte la taille une fois cuite.
Longtemps, les potiers ont travaillé près de Bab Ftouh, aux portes de la médina. Les fours ont depuis été regroupés à l’écart de la ville, au quartier potier d’Aïn Nokbi, pour éloigner les fumées des habitations.
Du bassin au moule
La préparation suit un rythme lent. L’argile est mise à tremper dans des bassins, où elle devient une bouillie, qu’on laisse reposer environ une journée. On la laisse ensuite se raffermir sous une bâche, puis on la presse dans des moules carrés de dix centimètres de côté, posés sur un lit de cendre qui l’empêche de coller. Les carreaux sèchent au soleil : un jour en été, jusqu’à trois en hiver.
Ce carreau de 10 × 10 cm, épais d’un à deux centimètres selon l’usage, est la matière première de tout le métier. Les pièces du zellige, si petites soient-elles, seront toutes taillées dedans.
Deux cuissons
Le four traditionnel de Fès est un four en ruche à deux étages, chauffé au faytour, les grignons d’olive que laissent les moulins à huile. Les carreaux y passent deux fois.
La première cuisson, à l’étage inférieur, le plus chaud, transforme la terre en biscuit. Les sources que nous avons consultées ne donnent pas de température précise ; on avance souvent 900 à 1 000 °C, sans que nous ayons pu le vérifier.
On trempe alors une seule face du biscuit dans l’émail, puis le carreau retourne au four, cette fois à l’étage supérieur, où l’émail fond et se vitrifie. Selon sa place dans le four et la chaleur reçue, chaque carreau sort avec une nuance légèrement différente. C’est cette variation, impossible à reproduire industriellement, qui donne au zellige sa profondeur.
- Le foyer, chauffé aux grignons d’olive (faytour).
- L’étage inférieur, le plus chaud : la cuisson du biscuit.
- L’étage supérieur : la cuisson de l’émail.
- Les fumées s’échappent par le sommet de la voûte.
Les couleurs de l’émail
L’émail traditionnel de Fès est un émail au plomb. Louis Werner, qui a suivi les ateliers de Fès pour la revue Saudi Aramco World en 2001, décrit une base faite de plomb de récupération et d’une terre sableuse rouge de Meknès, cuites ensemble pendant deux jours puis broyées. On y ajoute les colorants :
- le vert vient du cuivre, souvent du cuivre de récupération ;
- le bleu foncé et le noir viennent de minerais (cobalt pour le bleu, manganèse pour le noir et les bruns, selon l’usage général des céramistes) ;
- le turquoise, le rose et le jaune vif sont aujourd’hui en partie importés.
Mérinides et Nasrides
- Blanc (bied)
- Noir, brun (kôl) : manganèse
- Vert (r’dar) : cuivre
- Bleu (zreq) : cobalt
- Jaune, ocre : fer
Plus tard
- Brun miel (asli)
- Rouge
- Turquoise (farouzi)
Les couleurs racontent aussi l’histoire. Aux périodes mérinide et nasride, la palette se limite au blanc, au noir ou brun de manganèse, au vert, au bleu et au jaune tiré des oxydes de fer. Le rouge, le jaune vif et certains bleus sombres arrivent plus tard. Un panneau du XIVe siècle n’a donc jamais de rouge vif : c’est un bon repère pour dater, ou pour repérer une restauration.
Les artisans nomment leurs émaux en darija : bied pour le blanc, kôl pour le noir, zreq pour le bleu, farouzi pour le turquoise, sfar pour le jaune, r’dar pour le vert, asli pour le brun miel. Ce lexique, relevé par une association de Tétouan, varie un peu d’une ville à l’autre.
Ce que cela change pour vous
Comprendre la cuisson, c’est comprendre pourquoi deux lots de zellige ne sont jamais identiques, pourquoi l’émail présente de petits trous ou de fines craquelures, et pourquoi la tranche du carreau reste en terre brute. Ce ne sont pas des défauts : ce sont les traces du four. Nous y reviendrons dans la dernière leçon, pour apprendre à reconnaître un zellige authentique.
À retenir
- L’argile grise de Fès, riche en illite et en kaolinite, vient des collines de Ben Jelliq.
- On moule des carreaux de 10 × 10 cm : c’est dans ces carreaux que seront taillées les pièces.
- Deux cuissons : le biscuit d’abord, puis l’émail, posé sur une seule face.
- Le vert vient du cuivre ; le bleu foncé et le noir de minerais ; turquoise, rose et jaune sont aujourd’hui souvent importés.
À regarder
Des films choisis pour cette leçon. Rien ne se charge avant votre clic.
L'argile de Fès, le trésor du zellige l À l'école des artisans Ep.4 Vidéo : Le360 News Pourquoi les maâlems ne jurent que par l’argile de Fès : à suivre pour comprendre la matière avant le geste.
From clay to vibrant tiles: Fez's Zellige gains global traction Vidéo : AP Archive Sans commentaire, des images précieuses : l’argile tassée dans les moules, le trempage dans l’émail et la fumée des fours au village des potiers.
Sources
- Louis Werner (2001), Zillij in Fez.
- John Hedgecoe, Salma Samar Damluji (dir.) (1992), Zillij: The Art of Moroccan Ceramics.
- André Paccard (1979), Le Maroc et l’artisanat traditionnel islamique dans l’architecture.