Assembler un panneau : la pose à l’envers
Le poseur travaille sans voir le motif : face émaillée contre le sol, du centre vers les bords, avant de couler le dos et de lever le panneau.
Dans cette leçon, vous allez
- Décrire la pose face contre terre et son ordre, du centre vers les bords.
- Expliquer le coulage du dos, hier au plâtre et à la chaux, aujourd’hui au ciment.
- Connaître les règles de pose des carreaux de zellige dans une maison d’aujourd’hui.
Le moment le plus surprenant du métier est la pose. Le motif, si soigneusement tracé et taillé, est assemblé à l’envers : le poseur ne le voit pas pendant qu’il travaille. Le panneau ne se révèle qu’au dernier instant, quand on le retourne.
Du dessin à la commande
Tout part du dessin du maâlem, le plus souvent tracé de mémoire. De ce dessin, il déduit la « commande » : combien de pièces de chaque forme et de chaque couleur. Les tailleurs produisent alors les pièces par lots, une forme après l’autre, et les finisseurs les biseautent. Au moment de la pose, des centaines de pièces identiques attendent, triées par forme et par couleur.
La pose face contre terre
Le poseur, le fraach, travaille au sol. Le mot désigne celui qui « étale », et la technique s’appelle lferch. Il place les pièces une à une, face émaillée contre le sol, en commençant par le centre.
Louis Werner décrit ainsi la pose d’un panneau de fontaine à Fès : d’abord le médaillon à douze pointes, puis deux louzas par pointe pour obtenir vingt-quatre, puis les petites étoiles dirhams qui rayonnent autour, et ainsi de suite, couronne après couronne, jusqu’aux bordures. Pour un panneau d’environ cinq mille pièces, il faut à peu près trois jours.
Pourquoi à l’envers ? Parce que le dos des pièces est biseauté (leçon 3) : posées émail contre le sol, elles se touchent par leurs arêtes émaillées et forment une surface parfaitement plane côté face, quelles que soient leurs petites différences d’épaisseur. Le dos, irrégulier, recevra le mortier.
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Les pièces posées à l’envers, émail contre le sol, du centre vers les bords.
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Ciment en poudre, puis un dos coulé d’environ 7 cm.
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Le panneau retourné d’un seul tenant et fixé au mur.
Le coulage et le levage
Une fois toutes les pièces en place, on saupoudre le dos de ciment en poudre, qui pénètre entre les pièces. Le lendemain, on coule par-dessus un dos de béton d’environ sept centimètres. Quand il a pris, le panneau est retourné d’un seul tenant, puis fixé au mur.
Les matériaux ont changé avec le temps. Les plâtres nasrides de Grenade étaient armés de fibres d’alfa et de roseau ; on employait aussi la chaux. À l’époque almohade, au XIIe siècle, les carreaux étaient percés et cloués sur un cadre de bois. Le ciment n’est arrivé qu’au XXe siècle.
Le joint
Dans un panneau taillé, le joint visible est très fin : un à deux millimètres dans un travail soigné, parfois moins. C’est le mortier remonté entre les arêtes. Il ne se trace pas : il résulte de la précision de la taille. Un panneau aux joints larges et irréguliers trahit une taille rapide.
Et chez vous : poser des carreaux de zellige
Dans une maison d’aujourd’hui, on pose surtout des carreaux carrés de 10 × 10 cm, ou des panneaux préassemblés en atelier. Les fiches des fabricants donnent quelques règles constantes :
- Un joint fin, d’environ un millimètre : le biseau en sous-face des carreaux le permet. Le zellige se pose presque « à joint serré ».
- Un mortier-colle blanc et souple, adapté à la céramique ; le blanc évite qu’une teinte grise ne transparaisse à travers un émail clair.
- Pas de joint époxy, difficile à retirer d’un émail ondulé.
- Des carreaux mélangés avant la pose, en puisant dans plusieurs boîtes, pour répartir les nuances de cuisson.
- Une protection des tranches et des joints dans les pièces humides, si le fabricant la recommande.
Ces conseils concernent les carreaux du commerce. Pour un panneau taillé, la pose relève d’un maâlem : c’est un métier en soi.
À retenir
- Le fraach pose les pièces émail contre le sol, à l’envers, en partant du médaillon central.
- Il faut environ trois jours pour poser un panneau de quelque 5 000 pièces.
- On saupoudre de ciment, puis on coule au dos un mortier d’environ 7 cm ; une fois pris, le panneau est retourné et fixé au mur d’un seul tenant.
- Pour des carreaux de 10 × 10 cm : joint d’environ 1 mm, mortier-colle blanc souple, pas de joint époxy.
À regarder
Des films choisis pour cette leçon. Rien ne se charge avant votre clic.
Building the Moroccan Court Vidéo : The Met Le Metropolitan Museum de New York a fait venir des artisans de Fès pour construire sa cour marocaine. Un document rare sur l’organisation d’un chantier, de l’atelier au montage. En anglais.
The Art of Zellige Summer School 2022 - Tétouan, Morocco Vidéo : Homo Faber À Tétouan, de jeunes designers apprennent la taille et la pose auprès des maîtres : on voit bien les pièces disposées à plat avant le coulage.
Sources
- Louis Werner (2001), Zillij in Fez.
- Chakib Hoummad (2018), Le technolecte du zellige au Maroc.
- John Hedgecoe, Salma Samar Damluji (dir.) (1992), Zillij: The Art of Moroccan Ceramics.