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L’art du cuir · Savoir-faire

Les gestes du maroquinier

Couper, parer, coudre, orner, finir : une pièce de cuir est une suite de gestes simples à décrire et longs à maîtriser. Nous les montrons un à un, avec ce que les sources en disent, et rien de plus.

Couture

Point sellier contre point machine

Une couture de cuir se juge à ce qui arrive le jour où un point casse.

Point sellier, à la main un fil, deux aiguilles qui se croisent dans chaque trou

Coupe d’une couture au point sellier : deux épaisseurs de cuir percées de neuf trous. Les deux moitiés d’un même fil passent dans chaque trou, l’une dessus, l’autre dessous, en alternant d’un point à l’autre.

Point noué, à la machine fil du dessus et fil de canette, noués à mi-épaisseur

Coupe d’une couture au point machine : le fil du dessus reste sur l’endroit et plonge dans chaque trou jusqu’à mi-épaisseur, où il s’accroche au fil de canette qui court sur l’envers.
Les deux coutures sont faites, neuf trous chacune. Coupez le même point dans les deux pour comparer.

Le point sellier se coud à la main, avec un seul fil muni d’une aiguille à chaque bout. Les deux aiguilles traversent chaque trou en sens opposé : dans chaque trou, les deux moitiés du fil se croisent, et chaque point tient par lui-même.

La machine fait un point noué : le fil du dessus descend dans chaque trou et s’y accroche au fil de canette, à mi-épaisseur. Les points dépendent les uns des autres : si l’un casse et qu’on tire sur le bout, la couture peut se défaire de proche en proche.

Point sellier et point machine comparés
Point sellierPoint machine
Fils Un seul, une aiguille à chaque bout Deux : fil du dessus et fil de canette
Où le fil se tient Dans chaque trou, les deux moitiés se croisent Les deux fils s’accrochent à mi-épaisseur
Si un point casse Seul ce point s’ouvre ; la couture tient La couture peut se défaire

Le Trésor de la langue française distingue le vrai point sellier, cousu main, de la « piqûre sellier » faite à la machine, qui en imite l’aspect. Sur l’endroit, les deux se ressemblent ; c’est leur construction qui diffère.

Coupe d’un bord de cuir posé sur une pierre : la lame du tranchet, inclinée, lève un copeau en biseau ; le bord passe de la pleine épaisseur à une épaisseur mince. pleine épaisseur bord paré
La lame suit une pente douce : le bord s’amincit progressivement, sans marche.

Coupe et parage

Le tranchet et le parage

Le tranchet est une lame d’acier, sans manche, « destinée à couper le cuir ». Le mot est attesté dès le XIIIe siècle chez les cordonniers :

« Ne sueur ne cordoanier / Ne porroient lor cuir tranchier / Ne a coutel ne a trenchet »

Seconde moitié du XIIIe siècle, cité par le TLFi (« tranchet »)

Parer, c’est amincir une peau pour l’assouplir et ôter l’épaisseur de ses bords. Sans parage, un rempli serait trop épais et une couture d’assemblage ferait bourrelet. On tient le tranchet à parer presque à plat et on lève, sur l’envers, un copeau en biseau.

Tranchet
Lame d’acier sans manche, pour couper le cuir. Il en existe une forme « à parer ».
Parer
Amincir une peau pour l’assouplir ; ôter les parties trop épaisses des bords.
Rempli
Bord replié sur lui-même : il exige un bord paré pour rester plat.
Un fer de laiton chauffé descend sur une bande de cuir et y imprime une étoile à huit branches ; la bande glisse, et une frise d’étoiles se forme.
Une impression par coup de fer ; la bande avance d’un pas, et la frise se construit.

Décor

Gaufrage à chaud et dorure au fer

Gaufrer, c’est « imprimer des motifs en relief et en creux, à chaud ou à froid » ; le mot est attesté pour le cuir en 1565. Un fer de laiton gravé, chauffé, est appuyé sur le cuir : le motif s’y imprime en creux et fonce.

Pour dorer, on pose une feuille d’or sur le cuir avant d’appuyer le fer : l’or ne reste que dans l’empreinte, le reste s’essuie.

Au Maroc, c’est un savoir de relieur. En 1619, à Fès, al-Sufyānī lui consacre un traité, L’art de la reliure et de la dorure (Ṣināʿat tasfīr al-kutub wa-ḥall al-dhahab), édité par Prosper Ricard en 1919 puis en 1925.

Trois manières de dorer un plat

En 1612, les Espagnols saisissent la bibliothèque du sultan saadien Moulay Zaydan, aujourd’hui à l’Escurial. Ses reliures marocaines servent de référence pour les XVe et XVIe siècles ; on y distingue trois styles de décor.

  • Le losange central

    Le décor se concentre au centre du plat, dans un losange.

  • Les ornements circulaires

    Le décor s’organise en cercles et en rosaces.

  • Le décor couvrant

    Le motif se répète sur toute la surface du plat.

Schémas de principe, pas des relevés de reliures précises. Source : colloque du Collège de France sur la reliure marocaine à la lumière de la collection de l’Escurial (2025).

Tressage

La tresse plate à trois brins

Trois lanières de cuir et un seul geste, répété : la tresse la plus simple est aussi la plus solide.

Le brin extérieur passe par-dessus celui du milieu, d’un côté puis de l’autre.

Le geste

Le brin de gauche passe par-dessus celui du milieu et prend sa place ; puis le brin de droite fait de même. On recommence en serrant à chaque passe. Les lanières restent à plat : la tresse aussi.

Ce que montre l’animation

Chaque brin suit la même courbe, décalée d’un tiers de tour : sa position en largeur varie comme sin(t + φ), sa profondeur comme sin 2(t + φ). Résultat : un brin passe toujours au-dessus du même voisin et au-dessous de l’autre, comme dans les anneaux borroméens.

Où on la trouve

Poignées, ceintures, bordures, bracelets : c’est une technique de base de toute la maroquinerie. Nous n’avons trouvé aucune source sérieuse qui en fasse la spécialité d’une ville marocaine en particulier ; nous n’en revendiquons donc aucune.

Broderie

Le fil d’or de Fès

À Fès, on brode au fil d’or sur velours et sur cuir : sacs, étuis à Coran, babouches, coussins.

C’est une broderie au fil couché : le fil d’or reste en surface, posé sur le cuir, et un second fil, en lin, l’enjambe à petits points pour le tenir. Anne-Marie Goichon l’a décrite en 1939 dans la revue Hespéris.

Le travail était partagé : les hommes dessinaient le motif, les femmes brodaient. Le fil de couchure s’appelait « hit susi », car il venait de Sousse ; le fil d’or était filé par les artisans juifs du mellah, jusqu’au milieu du XXe siècle.

Détail agrandi : deux fils d’or posés côte à côte sur le cuir, maintenus à intervalles réguliers par de petits points de lin qui les enjambent.
fil d’or, posé en surface point de couchure, en lin
  • teffaha

    la pomme : un cercle

  • yasmina

    le jasmin : une fleur

  • mressa

    les larmes

  • guza

    la noix : un ovale

  • zellij

    carrés et losanges

Motifs nommés d’après A.-M. Goichon (1939), repris par le Textile Research Centre de Leyde. Nos dessins en donnent l’idée, pas un relevé.

Coupe agrandie du bord de deux épaisseurs de cuir collées : d’abord brut, fibres apparentes et couches décalées, puis poncé et arrondi, teinté, enfin lissé jusqu’à briller. fleur (endroit) chair (envers) tranche
Lissée : les fibres couchées, la tranche est fermée et brillante.

Finition

Les tranches : poncer, teindre, lisser

La tranche est le bord coupé du cuir : on y voit son épaisseur et ses fibres. Laissée brute, elle s’effiloche et boit l’humidité. On la finit en quatre temps.

  1. Brut au sortir de la coupe, les couches ne sont pas tout à fait alignées et les fibres dépassent.
  2. Poncer on égalise les couches, on abat les angles et on ponce jusqu’à un profil arrondi.
  3. Teindre une teinte pour tranches, appliquée au tampon, colore les fibres.
  4. Lisser on frotte vivement, souvent avec un peu de cire, jusqu’à ce que les fibres se couchent et que la tranche brille.

Une technique commune à toute la maroquinerie. Nous n’avons pas trouvé de source qui décrive une manière proprement marocaine de traiter les tranches.

Fès · la babouche

La babouche ziwani : 24 étapes, un seul atelier

Dans son atelier de Sbitriyine, en médina de Fès, le maâlem Abderrahim Zerifi fabrique la babouche fassie depuis près de quarante ans.

étapes, toutes faites dans le même atelier, selon le maâlem

  1. La peau

    De la chèvre, teinte en jaune vif.

  2. La coupe

    Les pièces sont coupées dans la peau.

  3. La couture

    Elles sont cousues à la main, au fil fort.

  4. La semelle intérieure

    Elle est posée à l’intérieur de la babouche.

  5. Les bords

    Ils sont lissés pour finir la pièce.

Ce que montre le reportage de Le360 (2025) ; les 24 étapes n’y sont pas détaillées une à une.

Le maâlem dit la forme « vieille de sept à huit siècles » : c’est son témoignage, pas une date établie. En arabe marocain, la babouche se dit « balgha » ; celle de Fès, la « ziwani ».

Le mot « babouche » est attesté en français en 1542, sous la forme « papouch ». Il vient du persan pāpūš, « ce qui couvre le pied », passé par l’arabe et le turc.

En résumé

De la peau à la pièce

Du bain de tannage à la vitrine, l’ordre des gestes ne change guère.

  1. Tanner

    La peau, épilée et tannée, sort des cuves et sèche au soleil.

    La tannerie
  2. Couper

    Les pièces sont tracées puis coupées au tranchet.

    Le tranchet
  3. Parer

    Les bords sont amincis là où ils seront repliés ou cousus.

    Le parage
  4. Assembler

    Les pièces sont collées, percées, puis cousues.

    Le point sellier
  5. Orner

    Gaufrage, dorure au fer ou broderie au fil d’or, selon la pièce.

    Gaufrage et dorure
  6. Finir

    Les tranches sont poncées, teintées et lissées.

    Les tranches

Film

Chez les babouchiers de Fès

Un court reportage de l’Agence France-Presse dans les ateliers de babouches de Fès, en anglais.

Quality not quantity for Morocco’s shoe makers Vidéo : AFP News Agency En lançant la vidéo, YouTube peut déposer des cookies.

Sources : TLFi (« tranchet », « parer », « sellier », « gaufrer », « babouche ») ; al-Sufyānī, 1619 (éd. P. Ricard) ; Collège de France, colloque sur la reliure marocaine (2025) ; A.-M. Goichon, Hespéris 26 (1939), via le Textile Research Centre de Leyde ; Le360 (2025) pour la babouche ziwani.

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