L’art du cuir · Savoir-faire
Les gestes du maroquinier
Couper, parer, coudre, orner, finir : une pièce de cuir est une suite de gestes simples à décrire et longs à maîtriser. Nous les montrons un à un, avec ce que les sources en disent, et rien de plus.
Couture
Point sellier contre point machine
Une couture de cuir se juge à ce qui arrive le jour où un point casse.
Point sellier, à la main un fil, deux aiguilles qui se croisent dans chaque trou
Point noué, à la machine fil du dessus et fil de canette, noués à mi-épaisseur
Le point sellier se coud à la main, avec un seul fil muni d’une aiguille à chaque bout. Les deux aiguilles traversent chaque trou en sens opposé : dans chaque trou, les deux moitiés du fil se croisent, et chaque point tient par lui-même.
La machine fait un point noué : le fil du dessus descend dans chaque trou et s’y accroche au fil de canette, à mi-épaisseur. Les points dépendent les uns des autres : si l’un casse et qu’on tire sur le bout, la couture peut se défaire de proche en proche.
| Point sellier | Point machine | |
|---|---|---|
| Fils | Un seul, une aiguille à chaque bout | Deux : fil du dessus et fil de canette |
| Où le fil se tient | Dans chaque trou, les deux moitiés se croisent | Les deux fils s’accrochent à mi-épaisseur |
| Si un point casse | Seul ce point s’ouvre ; la couture tient | La couture peut se défaire |
Le Trésor de la langue française distingue le vrai point sellier, cousu main, de la « piqûre sellier » faite à la machine, qui en imite l’aspect. Sur l’endroit, les deux se ressemblent ; c’est leur construction qui diffère.
Coupe et parage
Le tranchet et le parage
Le tranchet est une lame d’acier, sans manche, « destinée à couper le cuir ». Le mot est attesté dès le XIIIe siècle chez les cordonniers :
« Ne sueur ne cordoanier / Ne porroient lor cuir tranchier / Ne a coutel ne a trenchet »
Parer, c’est amincir une peau pour l’assouplir et ôter l’épaisseur de ses bords. Sans parage, un rempli serait trop épais et une couture d’assemblage ferait bourrelet. On tient le tranchet à parer presque à plat et on lève, sur l’envers, un copeau en biseau.
- Tranchet
- Lame d’acier sans manche, pour couper le cuir. Il en existe une forme « à parer ».
- Parer
- Amincir une peau pour l’assouplir ; ôter les parties trop épaisses des bords.
- Rempli
- Bord replié sur lui-même : il exige un bord paré pour rester plat.
Décor
Gaufrage à chaud et dorure au fer
Gaufrer, c’est « imprimer des motifs en relief et en creux, à chaud ou à froid » ; le mot est attesté pour le cuir en 1565. Un fer de laiton gravé, chauffé, est appuyé sur le cuir : le motif s’y imprime en creux et fonce.
Pour dorer, on pose une feuille d’or sur le cuir avant d’appuyer le fer : l’or ne reste que dans l’empreinte, le reste s’essuie.
Au Maroc, c’est un savoir de relieur. En 1619, à Fès, al-Sufyānī lui consacre un traité, L’art de la reliure et de la dorure (Ṣināʿat tasfīr al-kutub wa-ḥall al-dhahab), édité par Prosper Ricard en 1919 puis en 1925.
Trois manières de dorer un plat
En 1612, les Espagnols saisissent la bibliothèque du sultan saadien Moulay Zaydan, aujourd’hui à l’Escurial. Ses reliures marocaines servent de référence pour les XVe et XVIe siècles ; on y distingue trois styles de décor.
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Le losange central
Le décor se concentre au centre du plat, dans un losange.
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Les ornements circulaires
Le décor s’organise en cercles et en rosaces.
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Le décor couvrant
Le motif se répète sur toute la surface du plat.
Schémas de principe, pas des relevés de reliures précises. Source : colloque du Collège de France sur la reliure marocaine à la lumière de la collection de l’Escurial (2025).
Tressage
La tresse plate à trois brins
Trois lanières de cuir et un seul geste, répété : la tresse la plus simple est aussi la plus solide.
Le geste
Le brin de gauche passe par-dessus celui du milieu et prend sa place ; puis le brin de droite fait de même. On recommence en serrant à chaque passe. Les lanières restent à plat : la tresse aussi.
Ce que montre l’animation
Chaque brin suit la même courbe, décalée d’un tiers de tour : sa position en largeur varie comme sin(t + φ), sa profondeur comme sin 2(t + φ). Résultat : un brin passe toujours au-dessus du même voisin et au-dessous de l’autre, comme dans les anneaux borroméens.
Où on la trouve
Poignées, ceintures, bordures, bracelets : c’est une technique de base de toute la maroquinerie. Nous n’avons trouvé aucune source sérieuse qui en fasse la spécialité d’une ville marocaine en particulier ; nous n’en revendiquons donc aucune.
Broderie
Le fil d’or de Fès
À Fès, on brode au fil d’or sur velours et sur cuir : sacs, étuis à Coran, babouches, coussins.
C’est une broderie au fil couché : le fil d’or reste en surface, posé sur le cuir, et un second fil, en lin, l’enjambe à petits points pour le tenir. Anne-Marie Goichon l’a décrite en 1939 dans la revue Hespéris.
Le travail était partagé : les hommes dessinaient le motif, les femmes brodaient. Le fil de couchure s’appelait « hit susi », car il venait de Sousse ; le fil d’or était filé par les artisans juifs du mellah, jusqu’au milieu du XXe siècle.
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teffaha
la pomme : un cercle
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yasmina
le jasmin : une fleur
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mressa
les larmes
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guza
la noix : un ovale
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zellij
carrés et losanges
Motifs nommés d’après A.-M. Goichon (1939), repris par le Textile Research Centre de Leyde. Nos dessins en donnent l’idée, pas un relevé.
Finition
Les tranches : poncer, teindre, lisser
La tranche est le bord coupé du cuir : on y voit son épaisseur et ses fibres. Laissée brute, elle s’effiloche et boit l’humidité. On la finit en quatre temps.
- Brut au sortir de la coupe, les couches ne sont pas tout à fait alignées et les fibres dépassent.
- Poncer on égalise les couches, on abat les angles et on ponce jusqu’à un profil arrondi.
- Teindre une teinte pour tranches, appliquée au tampon, colore les fibres.
- Lisser on frotte vivement, souvent avec un peu de cire, jusqu’à ce que les fibres se couchent et que la tranche brille.
Une technique commune à toute la maroquinerie. Nous n’avons pas trouvé de source qui décrive une manière proprement marocaine de traiter les tranches.
Fès · la babouche
La babouche ziwani : 24 étapes, un seul atelier
Dans son atelier de Sbitriyine, en médina de Fès, le maâlem Abderrahim Zerifi fabrique la babouche fassie depuis près de quarante ans.
étapes, toutes faites dans le même atelier, selon le maâlem
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La peau
De la chèvre, teinte en jaune vif.
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La coupe
Les pièces sont coupées dans la peau.
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La couture
Elles sont cousues à la main, au fil fort.
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La semelle intérieure
Elle est posée à l’intérieur de la babouche.
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Les bords
Ils sont lissés pour finir la pièce.
Ce que montre le reportage de Le360 (2025) ; les 24 étapes n’y sont pas détaillées une à une.
Le maâlem dit la forme « vieille de sept à huit siècles » : c’est son témoignage, pas une date établie. En arabe marocain, la babouche se dit « balgha » ; celle de Fès, la « ziwani ».
Le mot « babouche » est attesté en français en 1542, sous la forme « papouch ». Il vient du persan pāpūš, « ce qui couvre le pied », passé par l’arabe et le turc.
En résumé
De la peau à la pièce
Du bain de tannage à la vitrine, l’ordre des gestes ne change guère.
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Tanner
La peau, épilée et tannée, sort des cuves et sèche au soleil.
La tannerie -
Couper
Les pièces sont tracées puis coupées au tranchet.
Le tranchet -
Parer
Les bords sont amincis là où ils seront repliés ou cousus.
Le parage -
Assembler
Les pièces sont collées, percées, puis cousues.
Le point sellier -
Orner
Gaufrage, dorure au fer ou broderie au fil d’or, selon la pièce.
Gaufrage et dorure -
Finir
Les tranches sont poncées, teintées et lissées.
Les tranches
Film
Chez les babouchiers de Fès
Un court reportage de l’Agence France-Presse dans les ateliers de babouches de Fès, en anglais.
Sources : TLFi (« tranchet », « parer », « sellier », « gaufrer », « babouche ») ; al-Sufyānī, 1619 (éd. P. Ricard) ; Collège de France, colloque sur la reliure marocaine (2025) ; A.-M. Goichon, Hespéris 26 (1939), via le Textile Research Centre de Leyde ; Le360 (2025) pour la babouche ziwani.
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Plan de la rubrique
Tout sur le cuir de Fès
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Comprendre
La maroquinerie eMaroc
Des pièces coupées et cousues main
Cuir de vachette, de chèvre ou d’agneau, coutures sellier et tranches teintées : des pièces faites pour durer et se patiner.