Savoir-faire
Le zellige de Fès : du four à la salle de bain
De l’argile grise de Fès aux tesselles taillées au marteau, comment naît un zellige, et ce qu’il faut savoir avant de le poser chez soi, jusque dans une douche.
Il suffit de passer la main sur un mur de zellige pour comprendre qu’il ne ressemble à aucun carrelage. La surface ondule légèrement, l’émail capte la lumière de façon inégale, chaque pièce a sa nuance. Ce n’est pas un défaut de fabrication : c’est la signature d’un procédé presque entièrement manuel, dont Fès reste la capitale. Voici comment naît un zellige, et ce qu’il faut savoir pour le faire vivre chez soi.
Un art de la géométrie
Le mot zellige vient de l’arabe zallīj, qui désigne ces petites pièces de terre cuite émaillée assemblées en mosaïque. L’art s’est développé dans tout l’Occident musulman, du Maroc à al-Andalus, où les Espagnols parlent d’alicatado. Au Maroc, il atteint un sommet sous la dynastie mérinide (XIIIe-XVe siècle) : les médersas fassies Al-Attarine et Bou Inania, construites au XIVe siècle, en offrent quelques-uns des plus beaux ensembles, dans une médina inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981.
Les compositions reposent sur une géométrie rigoureuse, construite au compas et à la règle : étoiles à huit, douze ou seize branches, rosaces, entrelacs qui se prolongent à l’infini. Comme le montre Eric Broug dans ses travaux sur les motifs géométriques islamiques, ces dessins ne sont pas des ornements improvisés, mais des tracés précis que le maître artisan connaît par cœur.
Le zellige est une géométrie que l’on taille à la main, pièce par pièce, avant de la monter à l’envers.
De l’argile au carreau
Tout commence par l’argile grise de la région de Fès. Elle est mise à tremper, puis longuement malaxée, autrefois au pied, pour obtenir une pâte homogène. Les potiers l’étalent et la découpent en carreaux, généralement carrés, qui sèchent au soleil avant une première cuisson.
Les ateliers de potiers de Fès ont longtemps travaillé aux portes de la médina, près de Bab Ftouh, avant d’être regroupés plus à l’écart, à Aïn Nokbi, notamment pour éloigner la fumée des fours des habitations. Les fours traditionnels étaient chauffés au bois et aux grignons d’olive, résidus des moulins à huile ; beaucoup d’ateliers sont depuis passés à des fours plus propres.
Vient ensuite l’émaillage. Une seule face du carreau est recouverte d’émail, dont la couleur provient d’oxydes métalliques : le cuivre pour le vert, le cobalt pour le bleu, le manganèse pour les bruns et les noirs. Une seconde cuisson fixe l’émail. Selon la place du carreau dans le four et la chaleur reçue, la teinte varie légèrement : c’est ce qui donne au zellige sa profondeur, et c’est pourquoi deux lots ne sont jamais tout à fait identiques.
La taille, geste de maître
Le zellige carré de 10 × 10 cm se pose tel quel, en damier ou en aplat. Mais pour les compositions géométriques, chaque carreau émaillé devient la matière première d’un second métier : la taille. L’artisan trace la forme de la pièce sur la face émaillée à l’aide d’un gabarit, puis la dégage au marteau à double tranchant, que l’on appelle localement menkach.
Chaque tesselle est taillée en biseau, plus étroite au dos qu’en surface. Ce biseau permet aux pièces de s’ajuster au plus près côté émail, tout en laissant de la place au mortier côté terre. Il faut des années d’apprentissage pour tailler vite et juste, sans éclater l’émail.
Monter une composition à l’envers
Le montage traditionnel surprend : la composition est assemblée face contre terre. Les tesselles sont disposées, émail vers le sol, en suivant le dessin que l’artisan garde en tête ou sur un plan. Une fois le motif complet, on coule un mortier au dos, qui solidarise l’ensemble en un panneau. Ce n’est qu’au moment où l’on retourne le panneau que la composition apparaît.
Cette technique explique la finesse des joints du zellige ancien, et la difficulté de le restaurer : chaque pièce manquante doit être taillée sur mesure.
Le zellige dans une salle de bain
Le zellige convient parfaitement aux pièces d’eau, à condition de respecter sa nature. L’émail est étanche, mais la terre cuite, au dos et sur les tranches, est poreuse. Quelques règles simples :
- Confiez la pose à un carreleur qui connaît le zellige. Les carreaux n’ont pas tous la même épaisseur et leurs bords sont irréguliers : on les pose en double encollage, avec des joints fins, sans chercher l’alignement parfait d’un grès cérame.
- Prévoyez une marge de casse. Les éclats en bordure font partie du produit ; on commande habituellement 5 à 10 % de surface en plus.
- Mélangez les carreaux de plusieurs cartons avant la pose, pour répartir harmonieusement les nuances.
- Soignez les joints. Dans une douche, utilisez un mortier-joint adapté aux zones humides et un traitement hydrofuge pour les joints et les tranches, selon les recommandations du fabricant.
- Proscrivez les produits acides et abrasifs. Le vinaigre et les anticalcaires agressifs attaquent l’émail et les joints. Un savon neutre et une éponge douce suffisent ; le savon noir est traditionnellement utilisé.
Avec le temps, de fines craquelures peuvent apparaître dans l’émail. Elles sont naturelles et participent à la patine.
Au-delà du mur
Le zellige ne se limite pas aux murs et aux crédences. Sur un plateau de table, au cadre d’un miroir ou au pied d’une lampe, il apporte la même profondeur de couleur, à une échelle plus intime. Ces pièces reprennent les compositions et les techniques de taille des grands décors, dans des formats adaptés à un intérieur contemporain.
Que vous habilliez une salle de bain entière ou que vous choisissiez un seul objet, gardez à l’esprit ce que vous achetez : un matériau façonné, émaillé, taillé et assemblé à la main. Ses irrégularités ne sont pas à corriger. Elles sont la raison même de le choisir.