Voyage
La route andalouse : de Grenade à Chefchaouen
Un itinéraire de part et d’autre du détroit de Gibraltar, sur les traces des Andalous exilés après 1492 : l’Alhambra, Cordoue, Tétouan la blanche et Chefchaouen.
Le 2 janvier 1492, Boabdil, dernier sultan nasride, remet les clés de Grenade aux Rois catholiques. Avec lui s’achèvent près de huit siècles de présence musulmane dans la péninsule Ibérique. Dans les années et les décennies qui suivent, des milliers d’Andalous, musulmans et juifs, traversent le détroit de Gibraltar et s’installent au Maroc. Ils emportent avec eux une langue, une musique, une cuisine, des savoir-faire d’architectes et d’artisans. Cet itinéraire suit leurs traces, de l’Alhambra aux ruelles blanches du Rif.
Grenade, le dernier royaume
Tout commence sur la colline de la Sabika, face à la Sierra Nevada. L’Alhambra, palais-forteresse des Nasrides, qui régnèrent sur Grenade de 1238 à 1492, est l’un des ensembles les plus aboutis de l’art hispano-mauresque. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1984 avec le Generalife, puis étendue en 1994 au quartier de l’Albaicín, elle se visite sur réservation, avec un horaire précis pour les palais nasrides : mieux vaut réserver plusieurs semaines à l’avance auprès du Patronato de l’Alhambra.
On y voit réunis tous les vocabulaires que l’on retrouvera de l’autre côté du détroit : les plafonds à muqarnas, ces alvéoles qui semblent suspendues, les plâtres sculptés en dentelle, les inscriptions calligraphiées, et les lambris de céramique taillée que les Espagnols appellent alicatado, cousin direct du zellige marocain. Prenez le temps de traverser ensuite l’Albaicín, l’ancien quartier musulman, pour voir l’Alhambra depuis le mirador de San Nicolás, au coucher du soleil.
Le détour par Cordoue
Si vous disposez d’un jour de plus, Cordoue mérite le détour. Sa grande mosquée, commencée à la fin du VIIIe siècle sous l’émir Abd al-Rahman Ier et agrandie pendant deux siècles, est un vertige d’arcs bicolores, rouges et blancs, qui se répètent à perte de vue. Elle abrite depuis le XVIe siècle une cathédrale construite en son cœur. Cordoue rappelle que l’histoire d’al-Andalus commence bien avant Grenade, au temps où la ville était la capitale d’un califat.
L’Alhambra et la médina de Tétouan ne sont pas deux mondes : ce sont deux rives d’une même culture.
Traverser le détroit
Depuis l’Andalousie, la traversée se fait en ferry, depuis Tarifa vers le port de Tanger-Ville, ou depuis Algésiras vers Tanger Med. La traversée est courte : à peine quatorze kilomètres séparent les deux continents au point le plus étroit du détroit. Par temps clair, on voit la côte marocaine depuis Tarifa. Vérifiez les horaires, qui varient selon la saison et la météo, et prévoyez les formalités de passage de la frontière.
De Tanger, une soixantaine de kilomètres mènent à Tétouan, par une route qui longe d’abord les collines puis descend vers la vallée du Martil.
Tétouan, la fille de Grenade
Tétouan est sans doute la ville marocaine où l’héritage andalou est le plus visible. À la fin du XVe siècle, la ville, alors en ruine, est relevée par des réfugiés venus de Grenade, menés par Sidi Ali al-Mandari. Sa médina, entourée de remparts et percée de sept portes, a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1997. L’organisation la décrit comme l’une des plus complètes du Maroc, et l’une des moins touchées par les influences extérieures ultérieures.
Ses maisons blanchies à la chaux, ses portes vertes, ses fontaines de zellige, ses plafonds de bois peint rappellent directement Grenade. L’artisanat y reste vivant : zellige, bois peint et sculpté, broderie, dinanderie. Sous le protectorat espagnol, une école des arts et métiers a été créée pour transmettre ces techniques ; elle forme encore des artisans aujourd’hui. Tétouan est aussi l’une des capitales de la musique arabo-andalouse au Maroc, que l’on peut entendre lors de concerts et de festivals.
Chefchaouen, dans les montagnes du Rif
Une soixantaine de kilomètres plus au sud, au pied de deux sommets du Rif, Chefchaouen apparaît accrochée à la pente. La ville a été fondée en 1471 par Moulay Ali ben Rachid, comme place forte face aux incursions portugaises. Après 1492, elle accueille à son tour de nombreux réfugiés andalous, musulmans et juifs, qui lui donnent son caractère : ruelles étroites, maisons à toits de tuiles, fontaines publiques, et une kasbah aux jardins plantés.
Chefchaouen est surtout célèbre pour le bleu de ses murs. Les explications sont nombreuses, et aucune n’est établie avec certitude : héritage de la communauté juive, choix esthétique, tradition entretenue pour les visiteurs. Ce qui est certain, c’est que la ville se repeint régulièrement, et qu’elle est plus calme tôt le matin, avant l’arrivée des excursions.
La ville a aussi une autre reconnaissance, moins connue. Lorsque la diète méditerranéenne a été inscrite en 2013 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, Chefchaouen a été retenue comme communauté emblématique pour le Maroc, aux côtés de localités de Chypre, de Croatie, d’Espagne, de Grèce, d’Italie et du Portugal. Huile d’olive, pain cuit au four de quartier, fromage frais de chèvre des montagnes : la table de Chefchaouen fait partie du voyage.
Pour prolonger la route
L’héritage andalou ne s’arrête pas là. À Fès, la rive des Andalous, de l’autre côté de l’oued, doit son nom à des familles venues de Cordoue au IXe siècle, et l’on y trouve la mosquée des Andalous. À Rabat et Salé, des Morisques expulsés d’Espagne au début du XVIIe siècle ont laissé leur empreinte sur la ville et sa médina.
Conseils pratiques
- Quand partir ? Le printemps et l’automne offrent les températures les plus agréables, de part et d’autre du détroit. L’été peut être très chaud à Grenade et à Cordoue.
- Combien de temps ? Une semaine permet de parcourir l’itinéraire sans se presser : deux jours à Grenade, un jour à Cordoue, la traversée, deux jours à Tétouan et deux à Chefchaouen.
- Réserver l’Alhambra longtemps à l’avance, et vérifier les horaires de ferry la veille du départ.
- Respecter les habitants : à Chefchaouen comme à Tétouan, on vit dans les ruelles que l’on photographie. Demandez avant de photographier une personne.
De Grenade à Chefchaouen, on traverse un continent, deux pays et deux langues. Mais d’une rive à l’autre, ce sont les mêmes fontaines, les mêmes étoiles de zellige et les mêmes murs blanchis à la chaux qui accompagnent le voyageur.